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  • « L’homme précaire - lecture sexoanalytique de la masculinité »
  • Paru dans la revue Sexualités humaines
  • livraison n°31 (oct-nov-déc 2016)
  • Pages 58 à 79

Addictions

Le Dr Jacques intervient dans ce qu'on appelle les thérapies des addictions depuis plus de 30 ans.

Il reçoit à ce sujet des sujets qui estiment abuser d'alcool, de médicaments ou de drogues (haschich, cocaïne, héroïne et autres méchantes histoires)

Il est une des pionniers des traitements de substitution aux opiacés, a dirigé pendant 20 ans un centre spécialisé dans l'accompagnement thérapeutique des usagers de drogues à Bruxelles, est également intervenu dans les programmes de prévention du sida et de réduction des risques à l'attention des usagers de drogues.

Il supervise depuis 10 ans une communauté thérapeutique pour personnes dépendantes. Pour une réflexion au sujet des Communautés thérapeutiques, on lira l'article « Le recours aux Communautés thérapeutiques »

Il a publié de nombreux livres et autres publications sur ces sujets.

« L’addictologie, vue du côté de la psychanalyse

La question délicate, c’est celle de la bonne distance à l’addictologie.

Au-delà de l’image d’Épinal du "toxico", qui est un artefact du discours juridico-médico-policier, et qui ne résiste pas à l’analyse, la question qui est posée est celle de la place du sujet dépendant au cœur du conflit entre modernité et post-modernité. Le sujet dépendant fait fureur. Une nouvelle discipline lui est désormais dédiée, l’addictologie, qui dispose de chaires universitaires et de revues scientifiques en toutes les langues. Sous sa bannière étoilée sont dorénavant rassemblés, derrière les héros précurseurs que furent les drogués, héroïnomanes et alcooliques, les clubbers adeptes des "nouvelles drogues", la multitude d’adolescents jointus, puis la nombreuse troupe des pharmacomanes, le peuple innombrable des boulimiques et autres outremangeurs, leurs doubles au miroir, les anorexiques, mais aussi les dépendants masqués que sont les cyber-addicts, les sex-addicts, les workaholics, les ludopathes, les acheteurs compulsifs, les dépendants de l’amour, du sport ou des conduites à risque. Non que ces symptômes ou conduites n’existaient auparavant, mais ils n’avaient jamais bénéficié d’un rattachement au même ensemble conceptuel. Ce nouvel agencement, organisé sous l’influence de la psychologie cognitivo-comportementaliste nord-américaine, opère une révolution dans la nosographie psychiatrique qui n’a pas que des effets descriptifs. Subrepticement, l’espèce humaine se retrouve divisée entre les sujets dépendants et les autres. Les autres ? S’il en reste… vu la gloutonnerie de ce concept, qui annexe des catégories sans cesse plus nombreuses et plus variées de sujets qui appartenaient autrefois à d’autres registres promis au déclin. Car, à en croire D.-R. Dufour, le sujet névrosé standard part à la casse, supplanté par le sujet postmoderne, au premier rang desquels ces "psychonautes" et autres dépendants.

L’addictologie est une discipline scientifique, qui entreprend de rassembler le savoir sur les dépendances. Cette nouvelle organisation de la nosographie estompe l’ancien clivage qui régnait entre les "mauvais" dépendants (héroïnomanes, par exemple), et les dépendants "malgré eux" (les boulimiques, par exemple). Ce décloisonnement salutaire abolit un clivage néfaste, inspiré par une morale désuète, qui séparait sans fondement scientifique diverses catégories de dépendances. Or il paraît de plus en plus flagrant qu’elles sont construites sur des mécanismes physiologiques et psychopathologiques communs, et que les modalités de passage de l’une à l’autre sont courantes. Citons rapidement : sport abusif vers héroïnomanie, puis vers alcoolisme ; anorexie – boulimie vers abus d’amphétamines puis vers abus de drogues illicites, etc. Les usagers de drogues auraient tout à gagner dans ce rapprochement avec les "victimes" d’autres formes de dépendances, moins sévèrement rejetées par l’opinion.

Toutefois, en installant une répartition entre les sujets dépendants et les autres, on pourrait bien restaurer l’asymétrie et l’étanchéité entre les soignants (souvent postulés sains et non dépendants) et les soignés. On peut interpréter ce partage comme une réaction à la psychanalyse, qui est curieusement parmi les précurseurs de l'auto-support, des groupes d'entraide : l'ancien analysé devient analyste, le patient traverse le miroir et devient soignant à son tour. Avec la prolongation des cures et l'analyse de contrôle, il peut même occuper les 2 positions au cours de la même semaine. Si l’analyse est une reconnaissance de la maladie humaine, qui sait que nous sommes tous sujets au malaise dans la civilisation, une version nord-américaine de l’addictologie pourrait laisser entendre qu’existe une répartition irréductible entre les malades et les thérapeutes.

Ce qu’il faut ici lire entre les lignes, c’est que la dépendance, point commun de tous ces sujets addicts par définition, n’est qu’une façon euphémique de décrire leur asservissement, leur perte de liberté. Une perte de liberté plus ou moins consentie, voire revendiquée et militante, comme dans le groupes d’autosupport d’usagers de drogues ou dans les nouveaux propagandistes du droit à l’obésité qui fleurissent en Amérique du Nord. Si cela peut faire sourire, cela ne manque pas de rappeler que la dépendance est inscrite au cœur du fait humain, dépendance au langage, à l’autre de l’amour ou du lien, au salariat… Les addictions, définies axiomatiquement comme pathologies de la perte de contrôle, seraient en quelque sorte un cas particulier de la dépendance humaine nécessaire. »

Extrait de Drogues et Substitution, p. 241-242